mardi 30 mai 2017

"Le monde de Théo" à Nantes

Échos Cinéma avec Lacan

« Le monde de Théo »

Une clinique hors-les-normes

Écouter les autistes et leurs parents

La soirée cinéma avec Lacan autour du documentaire « Le monde de Théo », s’est déroulée Jeudi 18 Mai, en présence de Valérie Gay-Corajoud. A l’image de sa  présence dans le film, sa vitalité et son énergie a conquis le public. Sa recherche inlassable de la compréhension du noyau d’énigme de son fils est un modèle pour tout clinicien. Hors toute norme elle a affronté un champ angoissant avec la seule certitude qu’il y avait des lois à retrouver pour constituer un autre monde – un autre monde avec lequel elle a pu dès lors établir un nouveau mode d’être moins désemparant. Théo a profité magnifiquement de cette recherche en se constituant, lui aussi, une modalité d’être moins angoissante. C’est ce que j’ai appréhendé l’écoutant, ainsi que sa fille, qui était également présente. C’était une belle leçon que son travail sur le signifiant et son appréhension d’un corps qui souffre.
Vous pourrez lire dans cette newsletter deux échos flèches de cette soirée qui nous a beaucoup enseigné, en direction de Pipol 8, sur le hors norme et le respect de la plus absolue singularité.
Remi Lestien,
Responsable des soirées Cinéma avec Lacan
Pour le bureau ACF-VLB Nantes-St Nazaire
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Théo et son microcosme

Par Alexandre Gouthière

Quelle belle soirée que celle de jeudi 18 mai dernier au cinéma bonne garde à Nantes !
Nous y avons assisté à la diffusion du film de Solène Caron : « Le monde de Théo. Quand l’autisme s’invite dans une famille ». La projection fut suivie d’un débat passionnant avec Valérie Gay-Corajoud, la mère de Théo. Depuis plusieurs années, cette femme témoigne de sa vie de mère avec son fils autiste, dernier né de ses quatre enfants. Elle est l’auteure de plusieurs articles, mis en ligne sur son blog Médiapart, et du livre : Autre-Chose dans la vie de Théo, écrit aux 10 ans de son enfant, âge où elle put acter la réussite du choix singulier qu’elle avait fait pour lui.
A partir du déclenchement des troubles de Théo à ses 2 ans, Valérie Gay-Corajoud a en effet choisi de voir ses comportements inadaptés comme le seul moyen qu’il avait de communiquer et la seule façon pour elle de savoir quand il allait mal. Elle refusa alors toute méthode susceptible de les supprimer et s’engagea dans une recherche quotidienne pour que le monde de son enfant rejoigne le sien.
Elle fit le pari sans filet, de s’enseigner de l’autisme de Théo, en interprétant ses conduites dysharmonieuses et atypiques au quotidien, et en s’enseignant de ses trouvailles. Elle considéra pour cela que son enfant avait une langue qu’elle devait apprendre. Elle décida d’apprivoiser cette langue pour qu’il l’accueille dans son monde, comme dans un pays étranger.
C’est en toute humilité que Valérie Gay-Corajoud nous a fait partager jeudi soir ce parcours inédit et à contre-courant. Elle nous a livré dans le détail les étapes de ce combat familial exigeant et courageux, qui illustre la puissance créatrice du désir, quand il est porté à un enfant de manière particularisée.
Aujourd’hui Théo a 13 ans. Il parle et a réussi à faire cohabiter son monde avec celui des autres. Son monde est toujours là, mais il a écarté les murs de la forteresse dans laquelle il était enfermé auparavant. Il est même devenu l’organisateur de son propre microcosme sur le net.
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Hors-les-normes, Le monde de Théo

Par Séverine Buvat

Les 1er et 2 juillet 2017, se tiendra à Bruxelles le quatrième congrès européen de psychanalyse, et le thème de ces prochaines journées PIPOL sera : « Une clinique hors les normes ». C’est dans ce cadre qu’a eu lieu au cinéma Bonne Garde à Nantes, le 18 mai 2017, la projection du film « Le monde de Théo », de Solène Caron, suivie d’un débat avec Valérie Gay -Corajoud, la mère de Théo.
Ce film est né d’une rencontre entre deux femmes, dans un Colloque organisé à l’Université Rennes 2 , en 2015. A ce colloque était présent Ron Suskind, journaliste au New York Times, venu témoigner le l’étonnante évolution de son fils, Owen Suskind, sorti de son repli autistique grâce au medium des films de Disney. Et de ce témoignage est sorti un livre, puis un film, « Life animated ». C’est de là que vient le concept d’Affinity Therapy, qui constitue un tournant dans l’approche de l’autisme, ici centrée sur les intérêts spécifiques de l’enfant, approche qui s’oppose au courant comportementaliste dominant.
Quelques temps après cette rencontre, Valérie Gay-Corajoud, mère d’un enfant autiste, accepte de parler devant la caméra de Solène Caron, psychologue clinicienne. Ce n’est pas une méthode qu’elle propose, mais un témoignage : celui d’une mère, soucieuse d’accompagner au plus près son fils autiste, dans les étapes d’un parcours singulier, avec la précision d’une clinicienne hors-normes.
Parmi les nombreux passages qui ont retenu mon attention, j’en retiendrai quelques-uns.
Le premier, c’est qu’elle dit que dès la maternité, elle a été en alerte. Déjà mère de trois enfants, elle n’avait plus ses preuves à faire, et a senti dès la naissance de son fils que quelque chose n’allait pas.
Elle décrit ensuite les particularités de son enfant lors des deux premières années : le regard fuyant, les cris, une sensibilité extrême aux bruits, aux odeurs. Elle dit aussi toute la douleur que peut constituer pour une mère l’impossibilité de toucher son enfant. D’emblée, elle accepte son enfant dans sa différence. Un monde les sépare, mais plutôt que de vouloir faire entrer Théo dans le monde de la famille où il grandit, toute son attention est centrée sur le désir de pouvoir entrer dans le monde de Théo et elle cherche comment établir des ponts.
Elle nomme ensuite une régression des apprentissages quand Théo a deux ans. Elle chute dans un gouffre : tout dégringole, Théo ne communique plus. La famille s’organise, se réunit, et parle beaucoup. De très nombreux rituels sont mis en place pour tenter d’accompagner Théo dans les changements dont toute vie quotidienne peut être marquée, comme le changement de couleur du biberon par exemple, qui peut suffire à faire entrer Théo dans des angoisses terribles.
Vient le temps du diagnostic, véritable parcours du combattant, notamment quand une neuropsychologue lui demande de filmer son fils dans tous ses symptômes : les automutilations, les colères. La mère de Théo se sent enfermée et ne voit plus son fils que dans les symptômes qu’il présente. Pour sortir de cette vision, elle décide de reprendre les rushs des montages vidéos, ce qui lui permet de changer son regard et de se réapproprier son fils. Ces rushs font partie des bonus du DVD.
Enfin, elle accuse réception de la langue privée que Théo se forge, se construit à partir des dessins animés qu’il visionne, dont Kirikou et la Sorcière. Elle accuse réception d’une syllabe qu’il prononce lors d’un voyage en famille en forêt. Théo prononce « ab » pour désigner les arbres qu’il adore : la famille s’arrête, Théo touche les arbres. A partir de là, elle parle d’une seconde naissance de Théo.
Quand je parlais plus haut de l’extrême précision de clinicienne de cette mère, c’est qu’elle explique et décrit avec une grande finesse certains des symptômes de son fils. Par exemple, l’automutilation, qui n’est pas une recherche de la douleur, mais bien plutôt une sorte de solution de Théo qui cherche quelque chose contre quoi arrêter son corps. Elle donne un autre exemple : quand elle demande à Théo de chercher pour elle un objet dans son sac à main : ce dernier est envahi par les différentes odeurs des objets contenus dans le sac, il a l’impression également que ses doigts disparaissent dans le sac quand il plonge sa main dedans.
Enfin, ce témoignage ne s’arrête pas à ce film puisque la mère de Théo est devenue formatrice auprès des différents professionnels chargés d’accompagner les enfants autistes, comme les auxiliaires de vie, les éducateurs.

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